Étymologiquement, la magie désigne l’art des mages, caste sacerdotale des Mèdes, qui cultivaient l’astrologie et autres sciences ésotériques. Mais le mot a pris un sens plus vaste pour désigner les croyances et les pratiques qui ne rentrent pas dans les rites des cultes organisés et qui supposent la croyance en une force surnaturelle immanente à la nature. Cette définition, assez ambiguë, explique pourquoi certains auteurs, comme James George Frazer, font de la magie une pré-science (il existe un déterminisme magique, sur lequel s’appuie la manipulation du magicien), et pourquoi d’autres, comme Marcel Mauss, la considèrent comme un phénomène religieux (est magique pour lui tout rite qui ne fait pas partie d’un culte organisé, rite privé, secret, mystérieux et tendant à la limite vers le rite prohibé), la différence essentielle étant que la magie agit à l’aide de forces immanentes à la nature, tandis que la religion suppose la transcendance du sacré.
On distingue une magie cérémonielle, ou indirecte, qui agit sur les esprits par le moyen d’un rituel, et une magie naturelle, ou directe, qui agit sur la nature à travers une technique sui generis , reposant le plus souvent sur les lois de ressemblance et de contiguïté (magie imitative); de même, l’on distingue une magie préventive (surtout à travers les charmes et les talismans) et une magie active (à travers un cérémonial stéréotypé); enfin, suivant ses finalités, pour le bien ou pour le mal, on a soit la magie blanche (ou de la main droite), soit la magie noire (ou de la main gauche). Cependant on a tendance en France à réserver, de plus en plus, le terme de magie à la magie blanche, et à appeler plutôt sorcellerie la magie noire; dans les ouvrages anglo-saxons, cette opposition correspond, à l’opposition chaman (magie curative) et sorcier (fauteur des maladies, de la folie et de la mort), bien que l’on reconnaisse que souvent le chaman travaille de la main gauche et que le sorcier peut être appelé à défaire ce qu’il a fait, rendant la santé aux malades.
Les travaux les plus récents sur la magie utilisent les données de la psychiatrie ou de la psychanalyse (toute-puissance du désir; rapport de la magie et de l’anxiété), en même temps que celles de la sociologie ou de l’anthropologie sociale (fonctions positives de la magie et définition de sa position à l’intérieur d’une structure sociale).
1. Fondements ethnologiques
L’intelligence et la magie. Théorie intellectualiste:
C’est à partir de la constatation de la magie directe ou naturelle que Frazer a développé sa théorie. Il distingue deux principes, qui correspondent à certaines lois de l’association des idées: le principe de similitude, qui veut que le semblable appelle le semblable, d’où le magicien conclut qu’il peut produire tout effet désiré par sa simple imitation (magie homéopathique ou imitative); le second, ou principe de contiguïté, qui veut que les choses qui ont été une fois en contact continuent d’agir l’une sur l’autre, alors même que ce contact a cessé, d’où le magicien conclut que tout ce qu’il peut faire à un objet matériel affectera également la personne avec laquelle cet objet a été un moment en contact (magie contagieuse). On peut donner comme exemple de la première les danses imitatives des animaux que le chasseur veut voir se multiplier; de la seconde, la destruction des rognures d’ongles ou de cheveux ayant appartenu à une personne à laquelle on désire du mal: cette destruction entraînera automatiquement la maladie ou la mort de cette personne. Bien entendu, la loi de similitude a sa contrepartie dans la loi de contrariété: «Dans le rituel atharvanique, on fait cesser la pluie en suscitant le soleil par le moyen du bois d’arka.» J. H. King, de la même façon, fait de la magie le résultat d’«un travail intellectuel», une première tentative, d’ailleurs erronée, pour expliquer les phénomènes naturels.
Deux conclusions se dégagent de cette théorie. D’abord que la magie a précédé la religion. Celle-ci ne peut naître que postérieurement, de l’échec de la première. Si les pratiques magiques ne réussissent pas, c’est qu’il existe des volontés supérieures à la nôtre, qu’il faut rendre favorables par des prières ou des sacrifices. Ainsi naîtrait la croyance en des êtres surnaturels. On voit par là que la religion se définirait par la contingence (malgré nos demandes, les dieux peuvent nous refuser leur aide) et par le miracle (l’intervention divine se fait contre les lois de la nature), alors que la magie se définit par le déterminisme (il suffit de telle parole ou de tel acte pour que l’effet s’ensuive automatiquement) et repose sur la croyance en des forces naturelles. La seconde conclusion découle de ce qui précède; si la magie se distingue de la religion, elle se rapproche au contraire de la science: «Étroite est l’analogie entre la conception magique et la conception scientifique du monde. Dans les deux, la succession des événements est censée parfaitement régulière et sûre, étant déterminée par des lois immuables dont le jeu est susceptible d’être prévu et calculé avec précision [...].
Le magicien est absolument convaincu que les mêmes causes produiront, sans se démentir jamais, les mêmes effets; il pense que l’accomplissement de la cérémonie convenable [...] sera inévitablement suivi du résultat désiré, à moins bien entendu que les envoûtements d’un collègue plus puissant ne viennent contrarier et déjouer ses propres incantations.»
Ce qui donne une apparence de fondement à une telle conception, c’est que la magie et la science poursuivent le même but – la mainmise de l’homme sur la nature –, et que la magie, comme la science, suit des règles. Mais l’erreur de Frazer a consisté à prendre pour le principe de la magie les règles auxquelles se plie sa technique, c’est-à-dire à prendre les moyens qu’elle utilise pour sa fin. Que les lois de l’association des idées, par similarité ou par continuité, «puissent servir à classer les opérations magiques, cela n’est pas douteux, mais il ne s’ensuit nullement que les opérations magiques dérivent d’elles» (Bergson).
D’abord, en effet, il y a dans la magie une part considérable d’interprétations, donc bien plus que le simple produit des lois associatives: on peut, par exemple, remplacer dans une cérémonie d’envoûtement un objet (poupée) par un autre (tête d’oignon); réciproquement, un même objet (tête de pavot) peut symboliser suivant les cas la pluie, le tonnerre, le soleil, la fièvre, l’enfant à naître. Ce qui importe donc, c’est la pensée symbolique, mais on sait qu’elle est le fondement de la religion autant que de la magie. En effet, dans ce qu’on peut nommer le champ sémantique, allant du symbole, gros d’un sens polyvalent, jusqu’au signe (ce mot ayant ici une acception mathématique), voire au signal, l’un et l’autre univoques, la religion et la magie sont à une extrémité, la science est à l’autre.
D’autre part, les cérémonies magiques n’ont pas la simplicité qu’elles devraient avoir si leur efficacité tenait tout entière dans l’homéopathie ou la contagion; elles prennent des formes compliquées, elles ne peuvent être efficaces que dans certains lieux (par exemple dans un carrefour), à certains moments (par exemple dans les nuits sans lune), elles recherchent l’étrange et l’effrayant. Suivant le mot de D. Essertier, si l’on veut à tout prix parler de science à propos de la magie, on devrait dire «quasi-science», car les démentis de l’expérience n’amèneront pas un progrès de la magie, alors qu’ils assurent l’avancement de la science; la première qualité du savant, c’est l’esprit critique, alors que la magie repose sur la tradition, qu’il faut, sous peine d’échec, ne jamais modifier; s’il existe des lois magiques, ces lois font appel à des forces occultes, leur causalité est mystique, non naturelle, alors que les lois scientifiques doivent être vérifiées expérimentalement; tout est mis en œuvre, dans les cérémonies magiques, pour intensifier l’angoisse ou exaspérer le désir, alors que la technique du savant est celle de l’homme «aux yeux secs» de Francis Bacon. Il reste sans doute que la magie s’est orientée un moment vers la science, avec l’occultisme, l’alchimie, l’astrologie; mais cette magia naturalis inspire à ceux qui la détiennent plus un appétit de richesses et de puissance qu’un intérêt proprement scientifique. Elle s’appuie sur des expériences mais oublie de cette méthode ce qui lui est propre, à savoir la mesure, pour ne retenir qu’une sorte de qualité du geste ou un savoir-faire qualitatif. La science au sens strict est née quand la mesure a été introduite en laboratoire; elle a pu certes profiter de certaines recherches des antiques magiciens (M. Berthelot), elle n’est pas née de celles-ci. On peut même aller plus loin, et affirmer que la magie a été le plus gros obstacle à l’avènement d’une pensée vraiment scientifique (G. Bachelard).
L’art et la magie
Frazer a surtout insisté sur la magie des gestes. Mais il existe aussi une magie de la parole, dont les trois formes principales sont l’incantation, la malédiction et la bénédiction; celle-ci est si importante qu’il y a rarement des gestes qui ne s’accompagnent de formules, récitées ou chantées. Ainsi, pour retrouver la survivance de la pensée magique, ce n’est pas du côté de la science qu’il faudrait chercher, mais du côté des arts dits phonétiques. La magie est de la «musique gelée» (J. Combarieu). Le fils d’Autolycos arrête de son chant l’hémorragie d’Ulysse; Orphée calme les bêtes; Josué renverse les murailles de Jéricho; les Hindous et les Chinois ont leurs rag (chants) liés à chacune des saisons de l’année ou des heures de la journée, pour provoquer la bonne marche de la nature, au point qu’Akber ayant voulu chanter le rag de la nuit à midi l’obscurité se fit aussi loin que portait sa voix. Pas de poésie sans pieds, or l’explication de la notion de «pied» n’est pas complète tant qu’on ne la rapproche pas de celle de pas, et celle de pas de la danse: «Nul n’ignore la parenté de la danse et de la magie» (G. Richard). Sans doute les liens qui unissaient la musique et la poésie à la magie de la parole et du son se sont peu à peu relâchés; malgré tout, la musique et la poésie gardent toujours quelque chose de leurs lointaines origines, cette puissance mystérieuse qui nous arrache à la vie réelle pour nous plonger dans une autre existence, secrète. Ne parle-t-on pas de leurs pouvoirs incantatoires et, de Novalis au surréalisme, la poésie moderne ne s’efforce-t-elle pas de renouer avec les pouvoirs de la magie?
Les théories anti-intellectuelles de la magie
Si les lois de la magie ne se ramènent pas à des lois logiques, ne serait-ce pas que la magie a sa racine dans une autre logique que celle de l’esprit, qui demeure abstraite, pour en adopter une autre, «naturelle» en quelque sorte, s’enracinant dans le corps, la libido et le désir. Bergson trouve le principe de la magie imitative dans le geste du primitif qui voudrait tuer son ennemi, mais l’ennemi est loin: «N’importe! notre homme est en rage; il fait le geste de se précipiter sur l’absent [...]. Il serre entre ses doigts la victime qu’il croit ou qu’il voudrait tenir.» Quant à R. Allier, il explique la magie sympathique par une loi de la vie affective: «Il suffit d’une fraction de l’image pour que s’éveille l’émotion liée à la perception de l’image totale»; l’amoureux évoque sa maîtresse devant un ruban, une fleur séchée; il s’imagine tenir la femme aimée à travers cet objet. Ainsi, partout à l’origine de la magie, on trouverait des désirs et des images sentimentales. Les civilisés en apporteraient une confirmation indirecte; car partout où, pour quelque raison que ce soit, la réflexion cesse, où l’émotion jaillit et envahit tout, la magie renaît aussitôt: le joueur de Monaco, celui qui parie au tiercé, le paresseux qui doit passer un examen, s’entourent de talismans ou pratiquent des gestes auxquels ils confèrent une causalité magique. Mais, comme l’écrit R. Otto, si l’on trouve bien dans le désir un élément important de la magie, il faut que s’y ajoute, pour que la magie proprement dite apparaisse, un autre élément: la croyance en l’efficacité du rite et dans la possibilité d’une «action surnaturelle»; si la toute-puissance du désir ou du vouloir suffisait, la magie pourrait réaliser ses buts en l’absence de tout rituel (H. Codet).
Cependant, c’est la psychanalyse qui a donné à cette théorie de la magie-désir sa forme la plus développée. La première forme de la libido est la libido orale ; or, lorsque la mère est loin et que l’enfant pleure ou crie, la mère revient pour lui donner le sein; l’enfant croit alors en la toute-puissance de ce moi, dont il vient de découvrir le pouvoir créateur en la valeur magique de ses désirs ou de ses appels, qui déterminent aussitôt, de la part des personnes qui l’entourent, toute une série de comportements appropriés. Ou encore, au moment du sevrage, il jette ou brise ses jouets, les disloque, les démembre, car ils sont les images, pour lui, du sein maternel ou du petit frère qui le lui a enlevé. Bref, à ce moment, la libido investit le moi, qui devient l’objet aimé. C’est le narcissisme, qui correspond au stade de la pensée magique chez l’enfant. Il disparaîtra plus tard; cependant le sommeil nous ramène chaque soir à ce monde narcissique, puisque le rêve ne sépare pas le désir de sa réalisation, le subjectif de l’objectif. Le narcissisme, pour Freud, explique donc la mentalité primitive; la religion pour lui, comme pour Frazer mais pour d’autres raisons, n’est pas première; elle a été précédée par une période de toute-puissance des désirs; l’ontogénie, c’est-à-dire le développement de l’individu, reproduisant la phylogénie, c’est-à-dire l’évolution de l’espèce humaine; et ce n’est que devant l’échec de leurs rêves imaginaires que les membres de la horde primitive doteront les objets de forces analogues à la sienne, passant ainsi du magisme à l’animisme.
La théorie de Geza Roheim est un peu différente. Il part de la constatation que le sorcier ne peut agir contre quelqu’un que s’il possède quelque partie de cette personne, ongles, cheveux, etc. Les appartenances, qui se trouvent maintenant entre les mains du sorcier, entraînent, pour l’individu qui ne les possède plus, une perte de substance, par conséquent une castration symbolique. En Australie, le sorcier enlève le foie de sa victime, et le mot qui désigne cette action magique est le même que celui qui désigne la défloration. On a là tous les éléments pour comprendre la magie. Le sorcier est le symbole de la puissance phallique de la tribu, le substitut du père de la horde primitive; il châtrerait son ennemi pour le rendre femme et avoir des relations avec lui; la force magique serait donc «une projection de la puissance phallique hors de soi pour opérer sur la victime un coït sadique à distance précédé de castration». On pourrait reprocher à cette interprétation de n’expliquer que les formes agressives de la sorcellerie, mais les formes positives s’en dégagent aussi: les cérémonies magiques destinées à faire pleuvoir reposent sur l’identification de l’eau avec le fluide spermatique du père céleste; la guérison magique qui consiste à tirer du corps du malade le mal sous la forme de petits cristaux de quartz ou d’insectes par succion consiste en fait à extraire le pénis du sorcier qui est resté dans la victime ou l’enfant né du coït à distance.
Bien que les deux théories de Freud et de Roheim soient différentes, on peut les considérer comme complémentaires. Freud expliquerait les croyances magiques, encore diffuses et non institutionnalisées. Roheim nous ferait passer au moment où la magie se crée ses interprètes, se donne un corps de doctrines et des fonctions bien déterminées, dans le groupe primitif.
La toute-puissance du désir constitue bien une des racines psychiques de la magie, mais il faut ajouter que le narcissisme ne joue que dans un cadre institutionnel et écologique; en fait, il y a une espèce de contradiction entre la multiplicité des désirs, des rêveries narcissiques, et la pauvreté de la magie, la monotonie de ses procédés, le petit nombre d’objets qu’elle utilise pour ses fins. Réduire la magie à une simple satisfaction symbolique du désir, c’est la ramener à un mécanisme très général de la pensée symbolique et tenir pour secondaire ce qui lui est propre et qui fait croire à son efficacité. Il n’est pas de magie sans la croyance en une puissance extraordinaire, en un pouvoir étrange, et pas de pratique magique sans utilisation normative de cette force occulte. Là où cette force numineuse disparaît, il n’y a plus de magie: seule la technique demeure (J. Cazeneuve).
La magie dans la société
Les théories sociologiques
Il faut parler maintenant du caractère conventionnel et traditionnel de la magie. D’abord, dans la magie imitative, toutes les qualités du symbole ne sont pas transmises au symbolisé; on n’en retient qu’un: de l’argile, sa mollesse; de l’argent, son éclat; il y a là une abstraction extrêmement artificielle qui se transmet de génération en génération. En outre, le nombre des symbolismes utilisés, à l’intérieur d’un groupe social, est très restreint; la magie des nœuds sert à mille choses: tuer l’amour, calmer le vent, arrêter un maléfice, guérir une maladie. L’individu n’est pas libre dans le choix des objets dont il se servira pour assouvir ses désirs; il doit se soumettre à la tradition. La magie peut bien prendre sa source dans le psychique, le psychique ne devient magie que lorsqu’il devient un phénomène social.
Plus encore: la magie est une spécialisation; alors que tout un chacun a ses désirs, pour la réalisation de ce désir, il faut s’adresser au sorcier ou au magicien. H. Hubert pour l’histoire, M. Mauss pour l’ethnographie, ont montré comment naissent les pouvoirs magiques. Ils sont héréditaires; il suffit par exemple dans certaines populations de naître dans la caste des bergers ou des forgerons pour être considéré comme un magicien. Le plus souvent, ils sont l’objet d’une révélation; mais cette révélation n’est pas libre; elle est, jusque dans ses moindres détails, réglée par la collectivité; par exemple, l’esprit égorge le dormeur et lui change les viscères; ailleurs, il insinue un os magique dans sa cuisse; chez les Arunta, il tue le futur sorcier d’un coup de lance, l’emporte dans une grotte, lui enlève ses entrailles et le bourre de cristaux de quartz. Le schéma de l’initiation magique est donc toujours fourni par la société. Le sorcier apprendra en rêve ou en état de veille, par la suite, les formules et les gestes; l’initiation s’achève par un enseignement, oral autrefois, écrit pour nos sociétés, qui se transmet de génération en génération. Bref, la magie est «constante, traditionnelle, exacte, précise, elle a son personnel, ses traditions» (Mauss). S’il peut y avoir une magie spontanée et individuelle (J. Piaget la trouve chez l’enfant), cette magie individuelle n’a rien à voir avec la magie collective des historiens et des ethnologues, qui est essentiellement un phénomène social.
Cette magie collective, conventionnelle et stéréotypée, repose sur la croyance en une force surnaturelle que le sorcier est seul capable de manipuler et qui correspond à ce que les Mélanésiens appellent mana : «À la fois une force, un être, c’est encore une action, une qualité et un état [...] à la fois substantif, adjectif et verbe», fluide transmissible, contagiosité et efficacité, «qui fait que le filet prend, que la maison est solide, que le canot tient la mer» (Mauss). É. Durkheim et Mauss, considérant que toute force ne peut être qu’une force collective, projection de la société dans l’esprit des hommes, font du mana la souche commune de la religion et de la magie. G. Gurvitch, au contraire, distingue nettement entre le mana , force impersonnelle immanente à la nature, qui est bien à la base de la magie, et le sacré, force surnaturelle transcendante, qui serait à la base de la religion. Alors qu’on peut commander au mana magique, le sacré exige soumission: «Le mana , par ses prophètes, n’a rien à voir avec le sacré, le divin, la religion. C’est justement une force surnaturelle qui n’est pas sacrée, qui n’implique pas obéissance et soumission et n’apporte pas le salut [...]. Il place l’homme, en particulier les magiciens et les confréries magiques, dans la position de créateur.»
Religion et magie
Puisque, dans la perspective de Mauss, religion et magie dérivent également du mana , quelle différence alors les sépare? La religion est-elle licite et la magie illicite? Mais à côté de la magie noire et de la sorcellerie, considérées comme criminelles, il existe une magie blanche, au service du culte (exorciser les démons qui provoquent les maladies, assurer la protection des individus par des talismans, pratiquer des rites de fécondité des plantes, des animaux, des êtres humains). La magie est-elle caractérisée par la croyance en des forces impersonnelles et la religion par la croyance en des divinités? Mais il existe une magie indirecte, utilisant les démons, et, réciproquement, bien des rites religieux, comme le sacrifice védique, agissent mécaniquement. Enfin la religion est-elle caractérisée par la communauté de fidèles, alors que dans la magie les fins individuelles l’emportent sur les fins collectives?
Mais il existe des confréries secrètes de sorciers et, dans la magie blanche, le magicien a pour collaboratrice toute la tribu dont il est alors le représentant. Cependant, si ces définitions antithétiques se révèlent fausses lorsqu’on les pose en termes de concepts, elles retrouvent, pour Mauss, toute leur valeur lorsqu’on les transpose en termes de tendances: la religion tend vers le pôle sacrifice, la magie vers le pôle maléfice; la religion tend vers l’adoration, la magie ne croit qu’à l’efficacité de ses techniques; la religion tend vers l’offrande et la prière, la magie reste un pur mécanisme opératoire, et, si elle réclame parfois le jeûne et la chasteté, ce n’est pas en tant que qualités morales, c’est en tant que propriétés mystiques, empêchant une déperdition du mana des sorciers; la religion tend vers l’Église, alors que la magie s’individualise de plus en plus; Paul Huvelin a montré que, si les droits sociaux naissent de la religion, les droits protecteurs de la personne et de la propriété individuelle naissent de la magie.
Si l’on se place au contraire dans la perspective de G. Gurvitch, alors on pourra bien trouver la magie et la religion mêlées l’une à l’autre dans les mêmes sociétés ou dans leurs actions, mais en concurrence, en lutte ou en compromis temporaire. Car elles se distinguent non par leurs tendances évolutives, mais dans leur essence même: immanence ou transcendance des forces surnaturelles. J. Cazeneuve fait un pas de plus en distinguant à son tour le tabou de la magie; certes, on ne peut contester que l’un est l’envers de l’autre; au fond, le tabou de l’impureté et la force magique constituent les deux pôles de ce que Rudolf Otto a appelé le numineux. Le tabou est le point de départ de la règle, et il n’y a pas de sociétés ou de condition humaine viables sans règles.
La force magique est au-dessus des règles, et le magicien est obligé, pour pouvoir accaparer cette force et la manipuler, à se mettre au-dessus de la condition humaine; il pratique l’inceste, le meurtre ou le cannibalisme, d’où le caractère inquiétant de sa personne comme de ses fonctions: «Les tabous et les purifications protègent l’ordre établi contre toute atteinte de ce qui échappe à l’ordre; la magie est, au contraire, une attitude qui consiste à renoncer à la condition humaine pour manier les forces qui lui sont opposées.» La religion apparaîtra alors comme une synthèse entre ces deux attitudes: «Le numineux tend à se réconcilier avec la règle ou, si l’on préfère, l’homme tend à participer à la puissance extra-humaine, sans abandonner le système qui peut définir socialement la condition humaine.» On comprend, dans ces conditions, pourquoi le magicien tend à se séparer du sorcier pour se rapprocher du prêtre, afin d’éviter l’opprobre de la communauté où il vit, tout en conservant sa puissance, ou que le prêtre prenne parfois l’allure d’un thaumaturge, le sacré, en tant que synthèse entre l’ordre normal et la puissance numineuse, devant conserver certains aspects de celle-ci sans se compromettre pourtant avec la magie. Dès lors aussi, le problème de l’antécédence de la magie sur la religion (avec Frazer), ou de la dégradation de la religion en magie par le ritualisme (avec le père Schmidt ou avec R. Allier), disparaît, car magie et religion sont forcément contemporaines et se retrouvent partout coexistantes, puisqu’elles correspondent à des attitudes différentes, mais parallèles, envers les numineux.
Le fonctionnalisme et le structuralisme
Devant les oppositions doctrinales de l’ancienne anthropologie, la nouvelle anthropologie, négligeant les problèmes d’origine et de catégorisation, s’attache plutôt, depuis B. Malinowski, aux problèmes des fonctions. Il est facile de classer les fonctions manifestes de la magie: magie offensive, destinée à provoquer la maladie, la folie ou la mort de l’adversaire, et magie protectrice, destinée à «fermer le corps» ou à défendre son avoir par des charmes, talismans, fétiches; magie d’amour et magie de guerre; magie divinatrice et magie sacrificielle (pour sceller un pacte avec les démons), etc. Mais au-delà de ces finalités conscientes et volontaires, la magie ne remplit-elle pas des fonctions latentes et, si oui, lesquelles? Malinowski fait sortir les principaux secteurs de la culture des besoins biologiques; la magie ne fait pas exception à la règle, elle permet à l’homme de se délivrer de l’anxiété et de surmonter l’angoisse en face d’actions dont le succès reste aléatoire: ainsi, les pêcheurs trobriandais, qui ne célèbrent aucun rituel magique quand ils vont pêcher dans le lagon, pratiquent au contraire toute une série de rites avant de lancer leur flottille à la mer, à cause des dangers qui peuvent les assaillir.
A. Radcliffe-Brown a critiqué cette théorie, en faisant remarquer que les cérémonies magiques, qui ont toujours quelque chose d’étrange et d’inquiétant, sont plus propres à susciter l’épouvante qu’à la calmer; il faut substituer à la recherche de fonctions bio-psychiques celle de fonctions sociologiques.
On doit, néanmoins, reconnaître que la magie apparaît le plus souvent lorsque les résultats de l’action humaine paraissent aléatoires, soit parce qu’ils se heurtent aux caprices des événements (c’est pourquoi on la trouve plutôt chez les chasseurs, pêcheurs, agriculteurs que chez les citadins), soit parce qu’ils se heurtent à la volonté ou à la liberté des autres (c’est pourquoi la magie amoureuse se maintient dans les villes). Il faut aussi noter que des recherches plus récentes des ethnographes soulignent l’action de facteurs psychologiques dans le développement des croyances ou pratiques magiques, en particulier de la jalousie, de la vengeance, du désir du pouvoir.
La sorcellerie est la projection ou l’expression dans l’imaginaire de désirs défendus par les coutumes traditionnelles; et ce n’est pas impunément que, pour les primitifs, on peut être sorcier sans le savoir, tout simplement parce que chacun a des envies d’inceste ou de meurtre, qu’il peut bien refouler dans son inconscient, mais qui n’en déterminent pas moins et malgré lui son comportement. C. Kluckhohn, à partir de là, montre que l’accusation de sorcellerie contre ceux qui s’élèvent au-dessus des autres par la richesse ou par des dons artistiques, grâce à la peur que cette accusation provoque, sert de frein à l’accumulation excessive des biens ou de l’autorité. On passe ainsi des fonctions proprement psychologiques, comme la dérivation de l’agressivité, à une fonction sociologique, celle de contrôle social. M. E. Spiro a fait ressortir, de son côté, pour les Ifaluk de la Micronésie, que tout le cérémonial de la magie a pour but de contrôler l’activité des mauvais esprits, puis, par cela même, de minimiser l’anxiété, et, dans la mesure où ces mauvais esprits sont l’expression des hostilités interindividuelles, de permettre la solidarité sociale qui pourrait, autrement, être dangereusement atteinte.
L’intérêt des chercheurs s’est porté, de plus en plus, sur les rapports qui existent entre la magie et les structures sociales. La magie découpe, à l’intérieur des structures sociales, les lignes des «tensions» ou des «conflits» entre les groupes constituants. Car aucune société ne fonctionne harmonieusement, il y a toujours des contradictions internes, et ce sont ces contradictions qui se font jour dans les accusations de sorcellerie. Dans les sociétés polygamiques, ces accusations portent contre les co-épouses, jugées responsables de la mort des enfants en bas âge. En Afrique, les frères ou demi-frères, surtout depuis la décolonisation qui rompt avec l’égalité primitive, en particulier par le canal de l’instruction, expriment mutuellement leurs haines de cette façon. Chez les Navaho, où la résidence est patrilocale, les femmes accusent leurs beaux-pères, tandis que, dans les montagnes Nuba du Soudan, c’est le frère de la mère du mari qui est suspecté. Très souvent, la magie n’a d’efficacité que dans un clan – ou dans une moitié – ou encore, lorsque des Blancs se trouvent en contact avec des indigènes, on considère que le pouvoir magique n’a plus d’efficacité contre les Européens.
Une étude structurelle de la magie est donc indispensable si l’on veut comprendre les problèmes posés par l’organisation sociale, dont elle ne fait jamais que refléter les tensions particulières, variables d’un type d’organisation à un autre. Il faut ajouter que ces pouvoirs magiques se transmettent selon certaines lignes, chez les Azandé par exemple selon la ligne masculine, de père à fils, ailleurs selon la ligne féminine, de mère à fille, par exemple chez les Yoruba. D’autre part, la magie et la sorcellerie apparaissent davantage dans les sociétés dites «atomisées» ou «inorganisées» que dans les sociétés féodales, et encore moins dans les sociétés gouvernées par des chefs et des rois, ainsi qu’il ressort de la comparaison statistique faite par B. Whiting.
Ce qui veut dire que, lorsqu’il existe un pouvoir politique capable de faire respecter les normes sociales, la magie est au minimum; lorsque, par contre, ce pouvoir politique n’existe pas, des sanctions surnaturelles deviennent obligatoires pour que l’ordre et la coopération soient maintenus à l’intérieur des familles, des lignages, des villages. Mais, réciproquement, en même temps que l’absence de hiérarchie ou de centralisation du pouvoir est condition de l’extension et de la profondeur des croyances et des pratiques magiques, ces croyances et ces pratiques empêchent un pouvoir «fort» de se constituer: elles se dirigeraient en effet tout de suite contre l’homme qui s’élèverait au-dessus des autres, pour l’abattre et le condamner comme sorcier; par conséquent, elles tendent à maintenir le caractère «atomique» de la société considérée. La sorcellerie, selon A. I. Hallowell, explique «l’atomisme ou l’individualisme de la société Ojibwa et des Indiens ayant des cultures comparables dans le passé». Mais, en outre et d’abord, la magie ne trouve un climat favorable que dans les sociétés fondées sur la parenté et les biens personnels – et non dans celles, comme les sociétés développées actuelles, qui sont constituées selon le principe de la hiérarchie des pouvoirs.
M. Mauss, dans son Manuel d’ethnographie , recommandait aux jeunes ethnographes spécialistes des phénomènes religieux la méthode philologique: «Seul importe, ajoutait-il, le point de vue indigène. À la limite, l’idéal serait de transformer les indigènes non pas en informateurs, mais en auteurs.» Et, cependant, malgré cette recommandation importante, on a vu que toute l’anthropologie religieuse essaie de dégager une catégorie universelle de la magie par opposition à la religion, qui serait en quelque sorte sous-jacente aux faits, et que, de plus, cette catégorie de la magie est plus saisie dans son point d’arrivée (c’est-à-dire notre définition à nous de la magie) que dans son point de départ (l’inextricable confusion du magique et du religieux dans les sociétés traditionnelles); d’où un risque d’ethnocentrisme.
Il semble bien que l’on se rende compte aujourd’hui de ce danger; les catégories linguistiques occidentales (religion, magie, sorcellerie) ne recouvrent pas forcément les catégories des autres populations: déjà la langue anglaise permet d’ajouter une nuance, que la langue française ignore, entre witchcraft et sorcery , qui éclaire bien des faits de la «magie» africaine. Witchcraft est une substance qui se trouve dans l’estomac de certaines personnes, qui peut être, et qui est en général, héritée – mais qui peut aussi être introduite du dehors – et qui fait, de l’individu qui en est possesseur, un sorcier; par conséquent, la magie que traduit witchcraft agit mécaniquement – soit consciemment, soit le plus souvent en dehors de la volonté de son possesseur – sur les autres. Sorcery , au contraire, est l’emploi, par des individus qui ne se distinguent pas organiquement des autres, mais qui ont subi des rites spéciaux d’initiation et qui peuvent former des confréries ou des sociétés secrètes, de pouvoirs surnaturels qui leur permettent d’agir sur la nature (E. E. Evans Pritchard).
On peut aller encore plus loin. Kluckhohn, à propos des Navaho, distingue les quatre catégories de witch , sorcerer , wizard et frenzy witch ; et il ajoute que, à proprement parler, ces termes anglais ne sont pas sémantiquement équivalents avec ceux utilisés par les Navaho; et son livre sur la magie de cette population reste, dans sa première partie, une analyse de la terminologie indigène: c’est dans ce sens que l’on doit s’engager dans les études futures. Il apparaîtra peut-être alors que les oppositions classiques ou les complémentarités, énumérées plus haut, entre magie et science, ou religion et magie, se compliquent et entrent dans un système plus vaste de bipolarité et de transformation. Par exemple, l’analyse des effets de la colonisation et de l’acculturation, en particulier en Afrique noire, montre que là où les croyances magiques disparaissent, les névroses augmentent, et que là où les croyances magiques augmentent, le prophétisme se développe (comme technique d’exorcisme) et, derrière lui, les tendances messianiques se font jour. La mise au point de ces lois de transformation à l’intérieur du système magico-religieux, qui nécessite la collaboration pluridisciplinaire du psychiatre, de l’ethnologue et du sociologue, pour être menée à bien, en tenant compte des trois variables – psychique, culturelle, sociale –, est certainement la tâche la plus passionnante de l’anthropologie religieuse actuelle.












