
Brésil
La quête de l’altérité
Une autre approche des religions afro-brésiliennes
Michel Dion
La vie et les écrits de deux Français, le babalaô Pierre FatumbiVerger [1] [ 1902-1996] et la iyalorisá Gisèle OmindarewaCossard [2], née en 1923, tous deux personnages importants du candomblé
yorubá brésilien [3], ont dans les années soixante/soixante-dix renouvelé l’étude des religions afrobrésiliennes. Leur approche, que l’on situera dans l’histoire des contacts entre Blancs et Noirs,
Blancs et Indiens depuis la découverte du Nouveau Monde par les Blancs, prolonge celle de Mauss dans l’« Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » [ 1923-1924,
édit. 1960, introduction de Lévi-Strauss].
Deux événements majeurs du XVIe siècle marquent la naissance du monde moderne : la christianisation forcée des Amériques et leur peuplement, après l’extermination des natifs, par des esclaves noirs
arrachés à l’Afrique; l’apparition, en Occident, d’un mode inédit de monopolisation du pouvoir [Elias, 1975], de gouvernement des êtres, d’administration de la nature et des choses par les hommes
exclusivement, qui sera bientôt appelé « État ».
Commence alors à être élaboré un schéma d’explication du devenir de l’humanité qui peut se résumer simplement en quelques mots : toutes les sociétés humaines vont de la barbarie à la civilisation
[4]; elles parcourent les mêmes étapes vers le progrès dont l’Europe est LE modèle universel. Après la Seconde Guerre mondiale, ce rôle sera tenu par les États-Unis.
Aujourd’hui, ce schéma européo-centriste est profondément remis en cause. Les pays hier colonisés par le Blanc [Plumelle-Uribe, 2001] ou sous sa tutelle ont, dans la seconde moitié du XXe siècle,
(re)pris leur indépendance. Ils ont aussi réappris leur histoire, leur culture, comme en témoignent, pour l’Afrique, les travaux pionniers de Cheikh Anta Diop [ 1987].
La soi-disant supériorité de l’homme blanc, de ses dieux, de sa raison – tout comme la domination masculine du reste, beaucoup plus ancienne –, apparaît de plus en plus anachronique. L’humanité, en
train de renverser tous les vieux systèmes de valeurs, en cherche d’autres et réinvente ses dieux. Ou, comme Pierre Fatumbi et Gisèle Omindarewa, en découvre de nouveaux, fort anciens au demeurant
[Verger, 1957]. Si l’Afrique est bien– comme tout le laisse supposer – le berceau de l’humanité, elle est aussi celui des religions. Les dieux africains seraient donc parmi les premiers à avoir été
inventés par l’homme avant que celui-ci ne soit, à son tour, (re)modelé, (ré)inventé par eux. Mais pourquoi – la question vaut aussi pour les dieux indiens que l’on aurait pu croire morts après la
Conquista – une (re)découverte aussi tardive ?
Un fil rouge relie le premier livre sur les Indiens du Brésil, publié en 1557 par le moine Thévet, aux écrits et films du père Aupiais, mort en 1945, sur les Noirs du Dahomey : l’homme blanc
chrétien (auquel se surajoute l’homme blanc français philosophe après la révolution de 1789) est le centre du monde. Cette conception a pesé très lourd sur l’anthropologie française des Indiens du
Brésil et des Noirs d’Afrique, qui s’est nourrie des écrits des missionnaires, accompagnateurs de la soldatesque et premiers découvreurs de ces civilisations.
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Lire également
DION M., 1998, Mémoires de candomblé. Omindarewa Iyalorisá, Paris, L’Harmattan. —
article publié dans la revue CAIRN

Dahomey, maison de sorcière Vaudou
[1] Le babalaô est un homme voué au culte d’Ifá, dieu yorubá du savoir et de la divination qui préside au destin des hommes. Le babalaô consulte Ifá au moyen, entre autres, du jeu de cauris. Après
son initiation à ce culte en 1953, à Kétou au Bénin, Pierre Verger a reçu le nom de Fatumbi (« Ifá m’a remis au monde »). Photographe, ethnographe, auteur des premiers ouvrages sur le candomblé
écrits « de l’intérieur », Verger a été directeur de recherches au CNRS. De 1946 à sa mort, il a vécu à Salvador de Bahia, au Brésil.
[2] La iyalorisá (de iyá, « mère », et orisá, « dieu ») est une femme qui dirige un lieu de culte du candomblé appelé terreiro. Tombée en transe pour la première fois en 1959 dans un terreiro de la
grande banlieue de Rio de Janeiro, Gisèle Cossard est initiée en 1960 et reçoit le nom d’Omindarewa ( omi, « eau », arewa, « beauté », « belle eau claire »). En 1970 elle soutient, à la Sorbonne,
une thèse de sociologie sur le candomblé. Non publiée, sa thèse est beaucoup citée, par Rouget notamment dans sa somme sur la musique et la transe [ 1980]. En 1974, elle fonde son propre terreiro
dans la grande banlieue de Rio de Janeiro. Elle y vit toujours et c’est là que, depuis 1993, je vais régulièrement en enquête [Dion, 1998].

Village, Dahomey