2. Magie et préhistoire
Les deux aspects fondamentaux de la magie – la foi dans la puissance du nom et de la parole et la science du geste et de l’image – sont étroitement associés, dès leurs origines préhistoriques, à la conception centrale d’une relation mimétique puis d’un rapport analogique entre le signe et l’objet du rite, opération primordiale d’anticipation de l’acte ou de possession contraignante qu’incarne la puissance vitale du magicien et qu’elle rend actuelle et efficace.
L’accomplissement rituel de l’acte magique semble avoir eu pour but principal d’enfermer et de capturer figurativement un gibier visible ou invisible, naturel ou surnaturel, en le contraignant à se prendre au piège d’un espace clos, de formules fixes, de gestes précis et de danses minutieusement réglées, comme s’il s’agissait, en quelque sorte, d’arrêter ses mouvements avec sa vie et, par là, de «contracter» le temps autour de l’expression d’un désir ou d’une volonté. La magie, dit Jacob Boehme, «n’est en soi rien qu’une volonté, et cette volonté est le grand mystère de toute merveille et de tout secret: elle s’opère par l’appétit du désir de l’être».
Les études de linguistique comparative ont montré l’existence, dans le monde indo-européen, de correspondances précises entre des termes religieux ou des expressions juridiques et des notions magiques communes à la plupart des peuples de race blanche qui s’établirent en Europe: Hellènes, Latins, Celtes, Germains, Albanais, Arméniens et Slaves.
Ainsi l’indien brahman , l’avestique baresman et le latin flamen , noms donnés à des prêtres, proviennent-ils d’une même racine indo-européenne désignant primitivement un serviteur de divinités magiques. Les «flamines majeurs» de Rome remplissaient des fonctions analogues à celles des brahmanes consacrés à Varuna, dieu suprême de la magie contraignante, et à Mitra, dieu de la règle et du contrat. Odhinn, la divinité suprême du panthéon germanique, représentait le «grand magicien des combats» mais aussi, par sa domination sur l’écriture magique des Runes, le maître du droit civil. L’iranisant Stig Wikander et le germaniste Jean de Vries ont confirmé, en effet, sur de nombreux points, ces découvertes que l’on doit à Georges Dumézil dont la méthode nouvelle d’interprétation des mythes a permis de comprendre plus profondément les relations, jusqu’alors insoupçonnées, qui rattachaient la protohistoire des Indo-Européens aux civilisations et aux institutions antiques. À mesure que ces archaïsmes étaient plus évidents, il devenait plus difficile de contester l’antériorité de l’imagination magique par rapport au sentiment religieux.
D’autre part, les travaux des préhistoriens ont révélé l’influence fondamentale des pratiques magiques sur la conception et l’élaboration des œuvres d’art. Dès ses origines les plus lointaines, la magie n’apparaît pas comme un système cognitif ou spéculatif, ni comme une «vision du monde» de type religieux philosophique ou préscientifique. Étroitement opérative, concrète et expérimentale, au sens le plus général de ce terme, elle fait partie des techniques de mimétisme, de piégeage, de simulation et de travestissement, indispensables à l’économie préhistorique de la chasse. Ainsi est-ce peut-être en imitant la nature que l’homme a inventé la magie, c’est-à-dire l’art d’accomplir ce qui n’a pas lieu dans le cours ordinaire des événements naturels.
Les psychologues et les psychiatres, enfin, ont découvert et observé les constantes de l’imagination magique dans l’inconscient individuel et collectif. Ils ont montré que des archétypes mythiques, des clichés et des désirs immémoriaux ne cessent de hanter obscurément l’esprit humain. Ces fantômes et ces ombres de l’imagination magique continuent d’être exploités par les formes modernes de l’économie de la chasse, qui rabattent et traquent des consommateurs par l’envoûtement publicitaire. Ainsi peut-on dire de la magie qu’elle est capable de servir fort longtemps après avoir cessé de vivre.
Cependant elle n’a pas toujours été une langue spectrale. Dans les antiques civilisations de type traditionnel, les mages détenaient la réalité du pouvoir dont les rois n’étaient que les instruments. Leur savoir ésotérique n’était jamais écrit; ses lumières n’étaient dispensées qu’à une élite d’initiés, sous le voile de mystères et de symboles qui, pour la plupart, sont devenus impénétrables.
Déjà, ce temple invisible tombait en ruine dans les derniers siècles qui précédèrent le christianisme. Alors, la magie, qui était née avec les premiers hommes et comptait des dizaines de millénaires d’existence, se fragmenta en diverses disciplines ésotériques dont certaines, comme l’alchimie et l’astrologie, tentèrent de retrouver et de reconstituer la totalité de ce savoir perdu, vaste projet qui, avec des fortunes diverses, se prolongea durant le Moyen Âge et ne fut définitivement abandonné qu’au début des temps modernes. Dès lors, à l’imagination magique du monde succéda l’interprétation scientifique de l’Univers.
Origines de la magie et économie préhistorique de la chasse
Kurt Lindner, dans son magistral ouvrage sur La Chasse préhistorique , rappelle un fait fondamental: «La magie chasseresse, avec sa croyance à l’enchantement, est la racine de toute philosophie et de toute religion. C’est là qu’est sa signification pour l’évolution de la pensée humaine. Elle est plus ancienne que toute forme du culte des ancêtres et de croyance aux esprits, et, par cela, sans doute la plus antique expression du sentiment religieux. Le sens de toute magie étant la domination des forces secrètes de la nature, la signification de son expression supéropaléolithique était la volonté d’acquérir une emprise sur l’animal, dont dépendait l’existence pénible de la communauté.»
Sans doute est-il loisible d’admettre, auparavant, avec Herbert Kühn (Kunst und Kultur der Vorzeit Europas ), un stade prémagique pendant lequel les Hominidés effectuaient un certain nombre d’actions qui leur paraissaient utiles et efficaces, mais auxquelles ils n’attribuaient pas nécessairement un sens sacré. Il est au moins probable que le camouflage permettant l’approche du gibier a été l’origine du masque porté ultérieurement par le magicien au cours de ses danses rituelles. L’Homo magicus n’est pas, d’abord, un individu exerçant une fonction spéciale de magicien ou de devin, mais représente plutôt un état intuitif de la pensée humaine, prélogique et spontané, essentiellement associé à des expériences concrètes qui ne sont point généralisables. En d’autres termes, l’accumulation quantitative de pratiques quotidiennes de camouflage, répétées pendant des centaines de générations, a permis à l’homme de s’identifier mimétiquement à l’animal chassé jusqu’à un point de perfection à peine imaginable par les civilisés du XXe siècle.
Dans ces conditions, l’acte et sa représentation n’étaient point des catégories logiquement distinctes. L’«homme magique» préhistorique traçait un schéma dynamique; il ne reproduisait pas l’image d’un animal. Il condensait et faisait coïncider sur un plan une rencontre de lignes toujours particulières et accidentelles qui ne tendaient jamais à figurer une espèce, mais tel ou tel individu spécialement visé qu’il s’agissait de réduire par l’envoûtement à ses points de moindre résistance afin de le mieux atteindre.
On a observé, d’ailleurs, que ce moyen était jugé d’autant plus efficace que la nature avait déjà formé ce schéma dynamique, là où, par exemple, il suffisait de modifier un relief rocheux, une excavation projetant de l’ombre, et d’ajouter quelques traits et des traces de couleurs pour obtenir le support magique recherché. Les pièges, les lances, les flèches, le lasso, ne manquaient pas leur but, car, dans l’extraordinaire économie de la rencontre provoquée par cette projection spatiale, le temps de la chasse réelle était déterminé en quelque sorte par des rythmes inconscients qui conduisaient simultanément l’homme et l’animal l’un vers l’autre, et notamment par le pouvoir contraignant des danses mimétiques et des rites sexuels de fécondité.
On doit relier entre eux, en effet, dans le monde magique du chasseur préhistorique, le schéma dynamique de l’animal, sa situation spatiale et son utilisation rituelle, selon un double sens: celui de la destruction de l’animal et celui de la reproduction du gibier détruit.
De nombreuses œuvres de l’art supéropaléolithique, en particulier des sculptures, se trouvent en des sites difficilement accessibles et en des grottes dissimulées. Menghin a fait remarquer que la grande frise d’Altamira ne peut vraiment être aperçue dans son ensemble qu’en position couchée. Ce ne sont pas des motifs esthétiques ni des besoins décoratifs qui justifiaient la situation de peintures et de gravures en de profondes anfractuosités où l’on devait pénétrer en rampant. Il s’agissait là de lieux réservés aux rites magiques d’initiation dont l’existence, au Magdalénien, montre la portée sociale.
Des empreintes de pas de garçons et de fillettes, conservées par l’argile durcie, témoignent encore des danses rituelles et, probablement, des cérémonies magiques de fécondité, pratiquées devant des effigies animales. Parfois, il pouvait s’agir de tableaux pédagogiques. Un endroit reculé de la grotte de Montespan représente une poursuite de chevaux, sans qu’aucun chasseur n’y soit figuré. Le sol a gardé les empreintes d’adolescents d’une dizaine d’années, accroupis devant ce tableau. Il est vraisemblable que des instructions pratiques étaient communiquées ainsi aux jeunes gens lors des rites initiatiques de passage dans la classe des chasseurs. Comme dans les autres formes de la magie de la chasse, les grottes utilisées à des fins magiques ne servaient point à l’habitat.
Selon l’ethnologie historico-culturelle, la magie de fécondité ne s’est pas développée après la magie de destruction de l’animal chassé, mais parallèlement à celle-ci. Toutes ses formes d’expression, la danse masquée, le mimétisme d’approche et l’imitation des cris et des gestes de l’animal par le sorcier-magicien, la ressemblance du schéma dynamique gravé, peint ou sculpté avec son objet, ont la même origine expérimentale dont le langage combine la foi au succès des rites avec l’action et l’expérience concrète de la chasse. Ce n’est qu’à un stade ultérieur de l’évolution qu’un transfert de ces conceptions magiques sur des objets plus abstraits se produisit: lors du passage de l’économie de la chasse à la culture du sol et à l’élevage. Cette mutation économique et technique répond à l’apparition des conceptions animistes et totémiques.
De la magie mimétique à la magie analogique
Pendant des millénaires, l’homme a vérifié expérimentalement l’efficacité du mimétisme de son comportement de chasseur camouflé et masqué dans ses rapports avec le gibier, but principal de ses efforts quotidiens. En modifiant volontairement son apparence, en imitant d’autres êtres vivants, en s’identifiant à leurs désirs, à leurs cris, à leurs mouvements, le chasseur-magicien était devenu capable de leur donner la mort ou de les inciter à se reproduire, disposant ainsi, à son gré, de leur destin. Grâce à ces liaisons profondes de l’action humaine avec les rythmes de la nature et par cette participation directe aux mystères de la vie animale, la magie mimétique a constitué la forme première de la prévision et de la divination intuitive des lois auxquelles sont soumises les époques de rut et de migration des espèces.
Avec le développement lent et progressif de la culture du sol et de l’élevage, au Néolithique, la chasse a cessé peu à peu de s’imposer en tant qu’activité indispensable à la survie du groupe familial ou tribal. Les relations de l’homme avec les animaux sauvages sont devenues moins intimes et moins constantes. Parallèlement au déclin du naturalisme de l’art, les opérations abstraites sur des signes et sur des symboles ont remplacé celles qui, auparavant, guidaient et spécifiaient étroitement l’action destructrice ou fécondatrice des techniques magiques.
Les dessins animaliers stylisés du Néolithique annoncent que l’animisme et le totémisme commencent à transférer les puissances vitales primordiales à des signes porteurs de sens, lesquels témoignent déjà d’un haut degré d’abstraction et s’éloignent des limites étroites de l’expérience magique supéropaléolithique. Aussi doit-on rejeter la thèse classique d’une origine animiste et totémique de la magie. Celle-ci, bien plus ancienne, s’est transformée, elle aussi, quand les conditions économiques et techniques de la civilisation ont changé. Cependant, ses racines archaïques ont subsisté sous leurs adaptations nouvelles. On constate ainsi que le raisonnement analogique dont on sait qu’il forme tout le ressort de la théorie symbolique des «correspondances» cosmologiques et anthropologiques représente une acquisition relativement tardive et lentement élaborée par l’esprit humain, après des millénaires d’expérience concrète des techniques mimétiques des chasseurs.
C’est aussi de cette source immémoriale que sont nées les opérations de la magie cérémonielle, celles-ci ayant un pouvoir de contrainte qui ajoute à la force des gestes et des actes la puissance des noms et de la parole. De même que les chasseurs primitifs, grâce au mimétisme, à la danse et à l’envoûtement, prenaient en quelque sorte une possession anticipée du gibier, ainsi, les magiciens mésopotamiens et égyptiens s’identifiaient-ils aux dieux et aux démons invoqués par leurs prières, leurs rites et leurs formules. Tenant ou montrant les attributs symboliques de ces puissances surnaturelles, ils s’approchaient, revêtus d’ornements protecteurs et sacrés, des esprits redoutables qu’ils exorcisaient ou dont ils désiraient se concilier les faveurs. De même, afin de relier par l’amour et par l’harmonie la Terre au Ciel et pour obtenir les pluies nécessaires à la fertilité des cultures, les magiciens et les courtisanes sacrées, les «hiérodules», s’unissaient-ils charnellement dans les sanctuaires, selon des rites de fécondité pratiqués dès la plus lointaine préhistoire.
La longue durée et la permanence de ces opérations magiques durant des dizaines de millénaires sont prouvées avec assez d’évidence par le fait que les chasseurs supéropaléolithiques tournaient, en dansant, autour de la statue de l’animal envoûté, accomplissant ainsi un circuit qui a donné aussi son nom à l’exorciste suméro-akkadien – sahiru , «celui qui entoure» – et qui est également à l’origine des «cercles d’évocation», utilisés encore par la magie cérémonielle depuis la Renaissance jusqu’à notre époque.
Aussi a-t-on rapproché à juste titre l’image du magicien préhistorique de la grotte des Trois Frères de la figure animalisée de certains sorciers africains. On doit signaler de plus quelle étrange ressemblance présentent des «esprits de la Mer», d’origine mélanésienne, créatures fantastiques à la tête, aux mains et aux pieds formés par des poissons, avec la tunique écailleuse et la mitre du «dieu-poisson» des magiciens sumériens, les «hommes d’En-ki», devenus ultérieurement les prêtres du dieu Ea.
Magie et pédagogie
La persistance extraordinaire de ces formes rituelles et de ces images magiques dans les temps et dans les pays les plus divers suppose une continuité des rites initiatiques depuis la préhistoire et, avec elle, une transmission orale de l’enseignement traditionnel de la magie.
Comment de telles pratiques auraient-elles pu durer pendant des millénaires si elles n’avaient jamais produit le moindre résultat positif, vérifié dans les faits de la vie quotidienne par des hommes qui ne se nourrissaient pas d’abstractions? On s’étonne de voir que les mêmes spécialistes qui s’accordent à reconnaître l’importance sociologique, psychologique et esthétique de la magie refusent d’admettre sa réalité expérimentale. Il y a là une évidente contradiction. Aussi convient-il de rechercher comment et pourquoi les opérations magiques pouvaient atteindre effectivement les buts qu’elles s’étaient fixés. Malgré les apparences, en effet, ces pratiques mimétiques étaient efficaces, sensées et clairement explicables.
Quel sportif, en effet, ignore l’efficacité de l’entraînement par la simulation d’un combat? Tout amateur du «noble art» a pratiqué le shadow-boxing , cette escrime contre un adversaire figuré par l’ombre du boxeur lui-même, ce «double» imaginaire d’une rencontre réelle. Le tireur s’exerce d’abord sur une silhouette afin de mieux atteindre ensuite une cible humaine. Nul acteur ne se produit sur une scène de théâtre avant d’avoir répété son rôle face à une salle vide. Il n’est pas jusqu’à l’art de la guerre qui n’exige des manœuvres simulées préparatoires et un Kriegspiel , indispensable à toute stratégie. De même, les chasseurs préhistoriques ne pouvaient-ils affronter des animaux souvent terrifiants sans une simulation rituelle capable à la fois de les aider à dominer leur peur instinctive des fauves qu’ils devaient combattre et de leur enseigner les gestes et les attitudes les plus favorables à l’approche et à l’attaque de ces monstres.
En contractant le temps réel de l’action future sur le gibier dans le cercle imaginaire du temps rituel, les magiciens concentraient prospectivement l’attention des chasseurs sur le but à atteindre. En animant le groupe par des cris, des danses, des travestis, en exaltant le sentiment de la force d’une communauté étroitement unie par des pratiques orgiastiques, la magie mimétique mettait les chasseurs dans un état de transe collective, et cette surexcitation permettait à chacun de dépasser le seuil de son angoisse et même les bornes de ses perceptions individuelles. Alors se rassemblaient, en un seul faisceau d’énergie psychique orientée par le magicien sur l’animal figuré, tous les désirs de la communauté et se constituait ce que l’on nomme un «égrégore», c’est-à-dire non seulement une somme d’expériences individuelles mais aussi l’unité vivante d’une conscience commune. Ainsi la magie a-t-elle été la forme première de la pédagogie. La préhistoire le prouve: l’initiation était un apprentissage des émotions du chasseur tout autant que des techniques de la chasse, un entraînement intérieur et extérieur des néophytes que l’on habituait à se vaincre eux-mêmes et à s’oublier afin de se souvenir de leur but et de leur mission au service de la collectivité qu’ils devaient nourrir et défendre.
Il n’y a point d’infantilisme dans cette conception magique de l’enseignement, toute «primitive» qu’elle semble. Les magiciens du Magdalénien étaient moins naïfs que bien des pédagogues modernes qui en sont venus à séparer de façon la plus grave l’instruction de l’éducation et l’apprentissage de l’initiation, formant ainsi des intelligences mais non point des caractères.
Cette évolution de la pédagogie s’est effectuée sous l’influence des religions et des philosophies, quand l’exotérisme des connaissances modernes s’est substitué à l’ésotérisme des mystères antiques ainsi qu’à l’apprentissage traditionnel aux arts et aux métiers. Le conflit permanent qui a opposé, dans les temps modernes, les conceptions religieuses puis la réflexion philosophique et la pensée critique à la magie sous toutes ses formes n’a pas été provoqué seulement par les progrès des connaissances et par l’évolution des sociétés. Il a ses racines dans la lutte qui a divisé, pour la conquête du pouvoir politique et social, des pédagogies aussi fondamentalement différentes que leurs conceptions du monde, de l’homme et de la nature. Aussi peut-on suivre les principales étapes de ce conflit à travers l’histoire du droit antique et moderne.
Les techniques magiques
La loi magique fondamentale de «l’action du semblable sur le semblable», le principe de similarité, la puissance de l’analogie n’ont pas été des bases théoriques d’une «vision du monde» ni d’un système spéculatif sacralisé, mais autant de conséquences logiques d’un comportement ancestral, enseigné et suivi avec succès par maintes générations pendant tout le stade primitif de l’économie de la chasse.
Avec l’apparition de la culture et de l’élevage, l’incitation de l’animal à la reproduction par la magie analogique, par des cérémonies et des danses zoomorphes fut associée à des cultes agraires de fertilité. Dès les premiers temps de la civilisation sumérienne, la puissance magique du Taureau s’exerçait à la fois sur les troupeaux et sur les récoltes. Ce culte participait encore du mimétisme préhistorique bien plus que du sentiment religieux, et certaines opérations avaient pour but de transférer la force fécondatrice de l’animal à la terre cultivée. De même, en de nombreuses peuplades primitives, les pierres phalliques graissées étaient-elles enfouies dans les jardins ou dans les rizières pour les rendre fertiles.
On constate ainsi le passage de la magie imitative proprement dite, où seule la loi de similarité est observée, à la magie sympathique , dont le but est de communiquer à un être certaines qualités qu’un autre possède. Par exemple, chez les Indiens de la Patagonie, le moyen magique de prédestiner un enfant à devenir un bon cavalier consistait à l’assimiler, dès sa naissance, à un cheval, en le posant à l’intérieur du corps d’une jument éventrée pour la circonstance. Entouré de la chair et du sang de l’animal, le corps humain était censé recevoir ainsi les «esprits», les «qualités» ou les «vertus» de la bête avec laquelle, en quelque sorte, il communiquait, par sympathie, durant toute son existence.
Toutefois, on ne doit pas réduire les techniques magiques aux deux principes de «similarité» et de «sympathie» qu’on retrouve universellement dans la plupart de leurs procédés. En fait, les opérations des magiciens, si on les étudie avec assez d’attention, sont bien plus complexes qu’elles ne le semblent. Les «pierres magiques», par exemple, n’agissent point par leur seule présence, de façon mécanique. Les Néo-Calédoniens les disposent d’abord devant les crânes des ancêtres; on les humecte d’eau, on les essuie avec des feuilles d’arbres bien déterminés; on prononce sur elles des formules au moment où l’on apporte une offrande aux esprits des morts. La fabrication des «remèdes magiques» et des talismans pouvait atteindre un extrême degré de complication et ces opérations duraient, parfois, une année entière, voire plusieurs années, en fonction du retour de certains signes célestes favorables. Aussi est-il fort difficile de se prononcer sur l’efficacité réelle comme sur la nature véritable des techniques magiques, en général. Chacune d’elles exige, en fait, une longue étude particulière dont les conclusions ne seront pas nécessairement applicables en d’autres circonstances.
Il est assez évident, par exemple, que les vibrations produites par les formules et par les chants magiques dépendent non seulement d’une «voix juste» – ou plutôt d’une «voix vraie», selon l’expression égyptienne, – mais aussi de la puissance intérieure de l’incantateur. Le transfert d’un monde à l’autre, lors de l’offrande des provisions aux morts, en Égypte, était opéré, selon des expressions fréquentes dans les inscriptions funéraires de Thèbes, par «ce que crée la Voix sur l’autel».
De même dans la tradition magique musulmane, l’opération magique des noms divins, des lettres et des locutions secrètes ne peut-elle agir sur le monde des éléments et des phénomènes que si ces formules sont proférées par des «âmes spirituelles» (nufus rabbaniya ), douées de «vue intérieure», selon la doctrine d’al-Biruni, d’Ibn ’Arabi et de leurs disciples. Ibn Khaldun distingue nettement sur ce point les magiciens véritables de ceux qu’il nomme les «faiseurs de miracles par des talismans» et les «enchanteurs».
Ces derniers, selon ce philosophe, agissent sur l’imagination seule des sujets, leur communiquant des idées et des formes qui se transmettent à leur sens et s’objectivent pour eux en perceptions internes qui ne répondent pas à la moindre réalité extérieure. Aussi la tradition musulmane sépare-t-elle le «magicien licite» (muazzimun ), lequel obéit à Allah, l’implore, adjure les esprits par les noms divins et renonce à toute vie impure, du «magicien illicite» (sahir ), lequel asservit les esprits par des offrandes condamnables et par de mauvaises actions, comme le crime et l’inceste. Cette «voie blâmable» (al-tariqa al-madhmuma ) répond, en quelque sorte, à la «magie noire» des démonologues occidentaux. Elle remonterait à Iblis, par l’intermédiaire de sa fille Baydhakh. Les sahara (pluriel de sahir ) sont assimilés souvent aux Nabatéens de Sawad, reconnaissables à leurs talons fendus, c’est-à-dire à des Irakiens, à des habitants du «pays noir» – Sawad –, non arabe le plus ancien de la plaine d’alluvions située entre le Tigre et l’Euphrate. On peut reconnaître dans ces traditions de lointains souvenirs de l’antique magie de Sumer et de Babylone.
En Orient et en Extrême-Orient, des techniques magiques archaïques ont été conservées et, en quelque sorte, recouvertes par des pratiques ascétiques et mystiques dont l’origine philosophique ou religieuse est bien plus récente. Le bouddhisme a subi en Mongolie et au Tibet de profondes influences du chamanisme primitif, qui se combinèrent avec celles du tantrisme indien. Les danses cultuelles (en tibétain: tch’am ), dont les acteurs revêtent les masques des principales divinités lamaïques, présentent de ce point de vue le plus vif intérêt pour l’étude des survivances magiques préhistoriques.
En Occident, de nombreuses coutumes et croyances d’origine magique sont parvenues, à travers le folklore, jusqu’à l’époque contemporaine, et quelques-unes subsistent encore, à peine changées par l’évolution des mœurs et les transformations des institutions. En revanche, les techniques magiques proprement dites ont connu, dès la fin de la société antique et du paganisme, une décadence et une dégradation croissantes qui les transformèrent, peu à peu, en pratiques superstitieuses et souvent criminelles de sorcellerie contre lesquelles les lois civiles et religieuses exercèrent une constante et impitoyable répression jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Le caractère artificiel des traités magiques de la Renaissance – comme, par exemple, La Philosophie occulte d’Agrippa – ne permet pas, en effet, de les considérer autrement que comme de confuses compilations théologico-philosophiques destinées à satisfaire superficiellement la curiosité des érudits et des lettrés plutôt qu’à étudier vraiment les difficiles problèmes posés par la magie. Ce qui a été publié, à notre époque, par les «occultistes» mérite encore moins d’attention de la part des chercheurs. En revanche, c’est auprès des ethnologues, des archéologues, des psychologues, des sociologues et des historiens des religions que l’on pourra trouver, dans ce vaste domaine, les sources les plus utiles d’information et de réflexion.
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